Titre : Cortex
Réalisateur : Nicolas Boukhrief
Acteurs : André Dussolier, Marthe Keller, Julien Boisselier...
Scénariste : Nicolas Boukhrief/ Frédéric Moreau
Producteur : Sylvie Pialat
Genre: Policier /Thriller
Cortex est un film rare.
Rare, parce qu’il traite largement d’une maladie qui frappe durement en France, et dans les pays occidentaux, mais dont on parle très peu d’habitude (Sarkozy a lancé un plan sur le thème, donc,
de petites idées, pas de moyens, et beaucoup de com), la maladie d’Alzheimer. Pour ma part, j’ai la chance d’y être sensibilisé, puisque ma compagne est elle-même infirmière spécialisée sur la
question, formatrice d’équipes soignantes, et a dirigé une maison de retraite qui n’accueillait que des Alzheimer. Autrement dit, oui, c’est elle qui a demandé à voir ce film. Je n’ai pas eu
grand mal à accepter, d’autant qu’avec ce formidable acteur qu’est Dussolier, je pouvais difficilement être déçu.
Et en effet, je n’ai pas été déçu du tout. Tout l’intérêt de ce film, c’est de vous mettre dans la peau du malade d’Alzheimer, le personnage de Dussolier donc, pour que vous en ressentiez bien
les effets. Et force est de constater que pendant tout le film, on se sent désorienté. Et un alzheimer est bien désorienté. Le réalisateur utilise différents moyens pour ce faire.
Dans le film, on perd la notion du temps. Je suis bien incapable de dire sur combien de jours s’étale l’intrigue. Dès le moment où Charles Boyer rentre dans la clinique, on perd tout repère. Il
n’y en a qu’un seul, donné en début de film. Le repas de midi est pris dans la salle de restaurant. Mais croyez moi, quand on est dans le film, on ne s’en souvient plus, et on est perdu
temporellement.
On l’est tout autant du point de vu de l’espace. On ne sait pas où se trouve la clinique, et à l’intérieur de l’institut, c’est encore pire. Ma compagne me demandait si j’arrivais à établir un
plan des lieux, et en fait, je n’y suis pas parvenu. Il y a des endroits qui font référence, la chambre, le couloir, le restaurant, mais aucun lien entre toutes ces pièces. Même les extérieurs ne
sont pas joignables entre eux. Parfois même, on se demande dans le couloir des chambres, laquelle appartient au personnage de Dussolier.
Il y a des détails, aussi, qui désorientent. Un plan de Paris qu’on n’arrive pas à lire, des numéros de métros sans noms de ligne. Mais le plus déroutant, c’est lorsque le réalisateur joue avec
les veilleuses des chambres de la résidence. Chaque chambre a la sienne, mais à une ou deux reprises, de nuit, les lampes ne sont plus à la même place. On ne reconnaît pas l’intérieur d’une
chambre pourtant meublée comme une cellule de moine de l’abbaye de Cluny. (Sobre mais pas trop)
André Dussolier joue à merveille, dans tout son être, un désorienté, nous sommes désorientés, et donc plus à même de comprendre la réalité de cette maladie. Un tel vécu, une telle ambition,
aurait pu suffire à faire un film en lui-même. Mais s’y rajoute une enquête policière, parce que le personnage Charles Boyer est un flic à la retraite, et un Alzheimer a tendance à conserver
certaines habitudes, à mesures qu’il oublie.
Mais Boyer est malade, et pour beaucoup, il est fou. Lorsqu’il pense détenir les preuves, qu’il s’en confie à son fils, il n’est pas cru. Sa parole n’a pas de valeur. Il est fou. Mais non, il ne
l’est pas. Et ce film a le mérite de poser une question grave : sait-on écouter les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ? Sait-on les considérer avec justesse, comme
désorientée mais pas idiotes ou folles ? C’est un des points clé du film. Cette injustice, que le personnage subit, d’autres malades doivent la vivre eux aussi. Pas sur des questions aussi
importantes et graves, mais le problème reste tout de même posé.
Et pendant longtemps, on pense qu’il est paranoïaque. Qu’il invente, qu’il délire. Il faut bien dire que chaque indice qu’il découvre, trouve une réponse plus cohérente que celle du meurtre. Il
semble perdre les pédales, on le voit, on le sent… Tout cela est dans son esprit. Et en fait non. Les indices en sont bien. Pourtant, imaginez : le personnage parvient à trouver l’identité
du coupable. Pour s’en souvenir, il se note un indice sur son cahier, qui est sa mémoire à lui. Il en arrache les pages pour les mettre à l’abri, sous son oreiller. Alors quand plus tard, il
retrouve son cahier dans un placard des infirmières avec des pages manquantes, il pense que le tueur l’a empêché de trouver la solution. Il ne se souvient plus qu’il est celui qui les a arraché.
Alors oui, on pense à de la paranoïa. Pour tout dire, j’ai même eu envie pendant longtemps qu’il n’y ait pas de tueur. Que ce soit seulement de la folie.
Mais les alzheimers ne sont pas fou, m’a dit après ma compagne. Ils construisent leur réalité à partir d’éléments réels. Il n’est pas fou, il ne peut adopter de tel comportement.
Tout le travail de réflexion, de mémoire, que j’ai réalisé à la sortie de la séance m’échappe déjà. Il manque sûrement des choses à cet article. Traîtresse mémoire, ou réalisateur efficace à
désorienter son spectateur ?